Extrait « L’invisibile ovunque »

Extrait de L’invisibile ovunque (pages 53-55), traduit par Marta Massel et relu par l’Atelier de Traduction du Département d’italien de l’Université Paul-Valéry Montpellier 3.

« Devenir fou… j’y avais pensé, dit Ennio après avoir longuement tiré sur sa pipe, mais j’avais peur d’être démasqué. Sauf que je n’en pouvais plus, moi, de la guerre, j’étais tellement fatigué et dégoûté que chaque matin je me préparais à m’enfuir et que chaque soir je remettais ça au lendemain. Au moment de combattre, je découvrais que j’étais confus, lent, incapable de mettre de l’ordre dans mes gestes. Sous une pluie de shrapnels, il m’est arrivé de me baisser pour faire mes lacets au lieu de me mettre à l’abri. Ça a duré comme ça pendant des semaines, jusqu’à ce que je me rende compte qu’il y avait une solution. Si je ne me sentais pas capable de bien mentir, alors il suffisait que j’arrête de le faire. Tu me connais : dans la vie de tous les jours, j’ai mon magasin de couleurs, j’aime peindre et je serais incapable d’égorger un lapin. C’est donc la Patrie, en premier, qui m’a imposé d’être ce que je ne suis pas. Un assassin, un guerrier, quelqu’un qui reste impassible en voyant des hommes le ventre déchiré une minute à peine après avoir fumé en leur compagnie. Et j’ai compris que je n’avais pas besoin de faire semblant, je n’avais qu’à déserter l’enchantement dans lequel je m’étais installé comme s’il était réel, comme si vraiment c’était important pour moi de rentrer à la maison avec une médaille sur la poitrine. Est-ce que j’avais peur ? Bien sûr que oui ! Une peur désespérée, que je n’avais jamais ressentie. Non pas de mourir, mais de connaître la douleur que j’avais vu dégouliner sur trop de visages semblables au mien. Est-ce que j’avais envie de crier, de m’arracher les cheveux, d’enlever mon uniforme et de m’enfuir nu ? Je l’aurais fait, tu sais. Mais comme l’idée de recevoir une balle dans la tête me terrorisait presque autant que les grenades, j’évitai de faire des gestes inconsidérés juste après avoir reçu un ordre direct ou pendant les face-à- face avec l’ennemi. Mon commandant disait que, dans ces cas-là, il vaut mieux ne pas gaspiller les munitions de tout un peloton : le pistolet d’un officier est la meilleure arme contre les brebis galeuses. Je décidai d’utiliser la peur comme une bombe à retardement. Sous le feu de l’artillerie ennemie, j’en avalais jusqu’à ras bord, je fermais bien le bouchon, je faisais en sorte que ça fermente jusqu’à ce que l’enfer se termine et puis, au premier bruit inoffensif, comme l’explosion d’un moteur, je faisais péter la bouteille tout d’un coup. Je m’y suis si bien habitué que maintenant je ne peux plus l’éviter. Il suffit d’une porte qui claque et pendant quelques minutes il me semble être encore sous le tir de barrage. Si tu appelles ça « être fou », alors oui, je suis fou. Si au contraire tu appelles ça simuler, je suis un simulateur. Le docteur Boschi, à Ferrare, disait que c’était une « maladie nerveuse ». Pour ma part, je préfère dire Ennio Bettini.

Publicités

Auteur : Francesca

Sono italiana, di Milano. Adoro viaggiare, curiosare, assaggiare.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s